Bitcoin au Salvador : les acteurs économiques ne suivent plus ?
Tout feu, tout flamme. C’est ainsi que le Salvador s’est jeté dans l’arène crypto, brandissant le Bitcoin comme étendard d’indépendance économique. Et, quelques années plus tard, les braises de la révolution crépitent parfois difficilement : près de 90 % des prestataires Bitcoin enregistrés sont aux abonnés absents. La cause ? La crypto-patrie du président salvadorien Nayib Bukele tangue entre rêve digital et désillusion réglementaire.
Bitcoin au Salvador : le laboratoire crypto à ciel ouvert
En septembre 2021, Le Salvador devient une anomalie planétaire. Le premier pays au monde à hisser le Bitcoin au rang de monnaie légale, au coude à coude avec le dollar américain. Une décision tonitruante, saluée par les maximalistes et scrutée avec scepticisme par les institutions financières traditionnelles. Derrière cette audace, un homme : Nayib Bukele, président ultra-connecté, (et ultra-criticable) casquette à l’envers et tweets flamboyants, pour qui la crypto représente l’émancipation d’un pays longtemps ligoté aux diktats monétaires internationaux. Soit.
Mais le choc des idéaux rencontre vite le mur de la réalité. Selon le Banco Central de Reserva (BCR), 181 fournisseurs de services Bitcoin sont aujourd’hui enregistrés dans le pays. Mais seuls 20 d’entre eux sont réellement actifs. Les 161 restants — soit 89 % — sont marqués comme « non opérants », abandonnant dans les limbes une promesse de décentralisation qui semble peiner à se concrétiser.
Le Salvador coincé entre obligation floues et normes rigides
Pourquoi ce désert opérationnel ? La réponse se niche dans les lignes austères du “Règlement de la Loi Bitcoin” (Bitcoin Ley). L’article 4 impose aux prestataires un niveau d’intégrité quasi monastique : lutte contre le blanchiment, transparence comptable, cybersécurité avancée… Bref, un parcours d’obstacles pour tout aspirant cryptopreneur.
De fait, au moins 22 fournisseurs non actifs n’ont pas satisfait à ces critères. Faut-il y voir une preuve de sérieux réglementaire, ou un cadre trop rigide pour encourager l’innovation ? Le débat reste entier. Ce qui est certain, c’est que le contraste est saisissant entre l’élan de 2021 et la situation actuelle, où la plupart des acteurs déclarés sont hors-jeu.
Nayib Bukele dans l’ombre du FMI ?
Comme si le tableau n’était pas assez nuancé, le récent accord passé entre le Salvador et le Fonds Monétaire International fin 2024 est venu bousculer les règles du jeu. En échange d’un prêt de 1,4 milliard de dollars, l’État a accepté certains compromis. Finie l’obligation d’accepter la crypto dans les commerces. Exit l’implication étatique dans les transactions. Adieu Chivo, le wallet national.
Pourtant, Bukele continue de jouer les trouble-fêtes. Le gouvernement salvadorien, envers et contre tout, a poursuivi ses achats de Bitcoin — malgré les recommandations du FMI de ne pas puiser dans les fonds publics pour cela. Résultat : plus de 6 100 BTC en réserve, pour une valeur dépassant les 500 millions de dollars.
Le Salvador reste un cas d’école, un laboratoire vivant de l’intégration du Bitcoin à l’échelle nationale. Si l’enthousiasme initial a cédé la place à une phase de doute et de réalignement, l’expérience salvadorienne n’est pas un échec pour autant — elle est plutôt en pleine mise à l’épreuve. Le Salvador, en bon pionnier, essuie les plâtres d’un monde encore en gestation. Et si l’utopie du Bitcoin-roi semble pour l’instant reléguée aux archives d’un futur qui hésite, l’histoire, elle, continue de s’écrire… un bloc après l’autre.
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Magali Bourdou
Co-fondateur











