Les stablecoins sont-ils les nouveaux chouchous des grandes banques mondiales ?
Longtemps perçus comme des outils techniques réservés aux plateformes d’échange et aux traders crypto, les stablecoins s’imposent peu à peu comme une nouvelle brique de l’infrastructure financière mondiale.
Et ce ne sont plus seulement des startups Web3 qui les émettent : aujourd’hui, ce sont les plus grandes banques de la planète qui y voient un levier stratégique. Société Générale, JP Morgan, UBS, HSBC, et plus réceomment Bank of America et Morgan Stanley explorent ou déploient leurs propres stablecoins ou des projets très concrets de tokenisation de dépôts.
Pourquoi cet engouement soudain ? Parce que la finance traditionnelle a compris une chose : les stablecoins sont bien plus qu’un outil de trading. Ce sont des instruments puissants pour moderniser les paiements, automatiser les flux, renforcer la traçabilité… et rester dans la course à l’innovation face à une économie de plus en plus tokenisée.
Un stablecoin, oui… mais signé par la banque
Un stablecoin, dans sa définition de base, est un crypto actif dont la valeur est indexée sur une devise fiat – comme l’euro ou le dollar. On les connaît surtout sous la forme d’USDT (Tether) ou d’USDC (Circle), omniprésents dans la finance décentralisée.
Mais une nouvelle catégorie se dessine : les stablecoins bancaires, émis directement par des banques commerciales, sur des blockchains publiques ou permissionnées.
Le cas français est emblématique. En avril 2023, Société Générale-FORGE a lancé EURCV (EUR CoinVertible) sur la blockchain Ethereum. Ce stablecoin adossé à l’euro est réservé aux investisseurs qualifiés. Il vise à faciliter le règlement d’actifs tokenisés et à permettre des transactions programmables entre institutions. Un euro numérique privé, pensé par et pour la finance institutionnelle.
La logique est simple : adopter les avantages technologiques du Web3, sans en reprendre les codes ouverts ou communautaires. Le stablecoin bancaire devient ainsi un outil d’automatisation financière, de rapidité et de conformité, parfaitement aligné avec les attentes des régulateurs et les besoins des marchés.
Les banques se lancent… quand la régulation le permet
Aux États-Unis comme en Europe, les banques attendent un cadre réglementaire clair avant de se lancer pleinement dans l’émission de stablecoins. Et certaines déclarations récentes montrent que l’intérêt est bien réel, mais suspendu à la législation.
Ainsi, lors d’un point presse le 16 juillet 2025, Brian Moynihan, PDG de Bank of America, a déclaré que la banque était prête à émettre un stablecoin, si la demande est là et que le cadre légal est établi. Il a évoqué des travaux en cours en interne, tout en soulignant :
« Nous ne ferons rien tant que ce ne sera pas légal, mais cela aurait du sens dans certains cas d’usage. »
(Reuters, 2025)
Dans la même dynamique, Morgan Stanley a indiqué explorer activement les cas d’usage des stablecoins pour ses activités de marchés de capitaux. Sans encore franchir le pas, la banque reconnaît que les stablecoins pourraient jouer un rôle structurant dans les règlements financiers à grande échelle.
Cette prudence partagée s’explique par un flou juridique encore présent, en particulier aux États-Unis, où le GENIUS Act (Stablecoin Bill) pourrait enfin offrir un cadre clair aux émetteurs de monnaie numérique privée.
En Europe, en revanche, la régulation avance plus vite. Le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), en vigueur depuis 2024, encadre les e-money tokens (EMT) : des stablecoins adossés à une devise fiat, soumis à de fortes exigences de transparence, de liquidité et de supervision. C’est ce cadre qui a permis à Société Générale de lancer EURCV, et qui pourrait encourager d’autres banques européennes à suivre.
De l’automatisation à la souveraineté numérique
Derrière l’aspect technique, l’enjeu des stablecoins bancaires est profondément stratégique. Car en émettant leurs propres jetons, les banques :
- Réduisent leur dépendance aux infrastructures de paiement classiques, souvent lentes et coûteuses.
- Automatisent leurs règlements via des smart contracts.
- Restent compétitives face aux innovations venues des fintechs et du Web3.
Mais cette évolution va plus loin : elle pose les bases d’un nouvel écosystème monétaire, où les banques commerciales participent activement à la création d’une monnaie programmable, traçable, utilisable 24/7. Et cela sans attendre que les banques centrales finalisent leurs projets de monnaie numérique, comme l’euro ou le dollar numériques.
Attention toutefois : ces stablecoins ne sont pas l’équivalent d’une CBDC. Ils ne sont pas émis par une banque centrale, mais par une banque privée. Leur valeur est garantie par des dépôts ou des réserves, mais ils restent des instruments financiers « privés », donc sujets aux risques traditionnels du secteur bancaire.
Stablecoin bancaire : outil de modernisation… ou cheval de Troie ?
La montée en puissance des stablecoins bancaires soulève plusieurs débats :
- Sont-ils des outils d’inclusion ou de verrouillage ? Aujourd’hui, ces jetons ne sont pas accessibles au grand public. Ils servent avant tout les grandes institutions financières.
- Renforcent-ils la centralisation du système ? En répliquant des mécanismes blockchain mais dans un cadre fermé, ils contournent l’esprit ouvert et communautaire du Web3.
- Peuvent-ils cohabiter avec les stablecoins décentralisés ? Rien n’est moins sûr. Leur arrivée pourrait, à terme, marginaliser les initiatives comme DAI ou crvUSD, pourtant pionnières sur le plan technique.
D’un point de vue géopolitique, ces stablecoins ouvrent aussi une nouvelle bataille monétaire. Les banques européennes veulent leur mot à dire dans l’économie tokenisée. Et les grandes banques américaines ne comptent pas se laisser distancer.
Un virage stratégique dans la transformation de la finance
Le développement des stablecoins bancaires n’est pas un simple effet d’annonce. Il s’agit d’un tournant profond dans la manière dont la monnaie circule, se règle, se programme. Pour les banques, c’est une opportunité rare : réconcilier conformité et innovation, tout en consolidant leur rôle d’intermédiaire dans un monde en mutation.
Pour l’instant, le grand public reste à l’écart. Mais à mesure que les infrastructures se mettent en place, que les régulateurs clarifient les règles, et que les cas d’usage se développent, les stablecoins bancaires pourraient devenir la norme des règlements financiers numériques.
Dans cette course à l’innovation, la vraie question n’est peut-être pas « si » les banques vont émettre leurs propres stablecoins… mais « quand », et à quelles conditions.
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Magali Bourdou
Co-fondateur













