Les titres disent que les mineurs de bitcoin basculent vers l’intelligence artificielle. La formule est commode. Elle mélange trois objets distincts : le compte de résultat de quelques sociétés cotées, la puissance de calcul du réseau Bitcoin, et le sort des machines. Les trois ne bougent pas au même rythme.

Le point de départ est prosaïque. Après le halving de 2024 et la baisse du prix du bitcoin depuis les sommets d’octobre 2025, le revenu par unité de calcul — le hashprice — s’est tassé vers 29 à 32 dollars par petahash et par jour, d’après CoinShares et Luxor.

Dans le même temps, les opérateurs d’IA paient davantage le mégawatt déjà raccordé. Les files d’attente américaines de connexion au réseau se chiffrent en milliers de gigawatts. Un nouveau site met souvent plusieurs années à être branché. Les mineurs, eux, ont déjà le poste source.

Les contrats parlent. Pas encore les salles

CoinShares recense plus de 70 milliards de dollars de contrats IA et calcul haute performance annoncés par les mineurs publics. La société avance que ces groupes pourraient tirer jusqu’à 70 % de leurs revenus de l’IA d’ici fin 2026, contre environ 30 % en début d’année.

Chez Core Scientific et TeraWulf, l’hébergement a déjà dépassé le mining sur certains trimestres. IREN a publié un trimestre où les services cloud IA ont dépassé le mining. Ces chiffres décrivent un mix de chiffre d’affaires. Pas la part du réseau Bitcoin qui aurait changé d’usage.

VanEck rappelle l’écart d’exécution : seulement environ un quart de la capacité louée serait livrée. Le coût n’est pas le même. Un site de mining se chiffre souvent entre 700 000 et 1 million de dollars par mégawatt. Une salle IA à refroidissement liquide, entre 8 et 15 millions, selon la même maison et CoinShares. Les baux courent parfois 12 à 20 ans. Une fois signés, le retour au mining sur ces mètres carrés n’est plus une décision de trimestre.

Le réseau a reculé. Pour plusieurs raisons

Le hashrate mondial a marqué un pic vers 1,05 à 1,16 zettahash par seconde fin 2025. Début septembre 2026, les estimations courantes tournent autour de 900 à 923 exahash. Luxor situe la difficulté environ 19 % sous son pic de novembre 2025, l’une des plus fortes baisses de l’ère des machines spécialisées, et la deuxième lecture annuelle négative après l’interdiction chinoise de 2021.

BlocksBridge mesure, pour les mineurs cotés, une baisse d’environ 13 à 15 % du hashrate réalisé au premier semestre 2026 — plutôt 21 % hors Bitdeer, qui a continué d’étendre son mining. Le réseau global a moins reculé que cette cohorte. Autrement dit : les sociétés visibles en Bourse se réallouent plus vite que l’ensemble des mineurs.

Attribuer toute la baisse à l’IA serait excessif. Luxor cite aussi le prix du bitcoin, le matériel trop ancien, des coupures au Texas, des aléas locaux. En août, la société estimait environ 1 150 EH de capacité installée pour près de 915 EH actifs. Une part non négligeable est à l’arrêt. Pas forcément convertie.

Les machines ne changent pas de métier

Une machine à miner le bitcoin ne fait pas d’entraînement de modèle. D-Central et d’autres opérateurs le disent sans détour : ce qui se recycle, c’est l’interconnexion, le transformateur, le terrain. Les cartes, elles, sortent.

Ethan Vera, de Luxor, anticipait des liquidations de dizaines de milliers à plus de 100 000 unités par société sur deux ans. Le marché de l’occasion s’est enfoncé : des S19 se négocient parfois sous 2 dollars par térahash. Cela peut nourrir de plus petits sites, à condition que l’électricité soit assez bon marché. Sinon, le silicon s’éteint.

Ni centralisation soudaine, ni miracle inverse

La carte bouge sans se diluer vraiment. Au troisième trimestre 2026, Hashrate Index plaçait les États-Unis à 36,7 % du hashrate, environ 345 EH, devant la Russie et la Chine. Les trois premiers pays tiennent encore près des deux tiers. Les États-Unis ont perdu le plus de volume sur le trimestre (−30 EH), mélange de marges et de conversions. La part américaine recule un peu depuis le début d’année. Elle reste première.

Les pools, autre couche, bougent peu. Foundry USA continue d’afficher environ un quart des blocs. Démonter des machines au Texas ne redistribue pas, à lui seul, la production de blocs. Le PDG de ViaBTC, Haipo Yang, décrit plutôt un tri : les sites que l’IA valorise le plus lui reviennent ; le mining cherche l’électricité qui reste. La difficulté s’ajuste. Le coût d’attaque baisse avec le hashrate total, sans que cela équivaille, à ce stade, à une rupture de sécurité.

La question que les cours n’intègrent pas

Le mining peut s’arrêter en secondes. Une ancienne monitor d’ERCOT, Beth Garza, y voyait « les meilleurs clients » du réseau : ils prennent le surplus, ils partent quand le prix explose. Au Texas, une part importante des programmes de réserve d’urgence a longtemps reposé sur ces charges. CryptoSlate note que la conversion vers des baux à haute disponibilité retire précisément cette option.

Une étude de Duke University (2025) chiffrait le potentiel : 76 GW de charge nouvelle intégrables aux États-Unis avec 0,25 % de curtailment annuel, 98 GW à 0,5 %. L’IA, telle qu’elle se contractualise aujourd’hui, vise l’inverse : rester allumée. Des essais existent pour la rendre un peu flexible. Ce n’est pas encore la clause type d’un bail hyperscaler.

Il reste un tableau que personne ne publie clairement : mégawatts encore en mining, mégawatts convertis et allumés, machines revendues contre machines éteintes, flexibilité perdue par zone. Tant que ces quatre colonnes manquent, le « pivot vers l’IA » restera un récit de valorisation plus qu’un recensement.

Sources : CoinShares, Luxor, VanEck, BlocksBridge, Hashrate Index, D-Central, CryptoSlate, Duke University (2025). Rien ici n’est un conseil d’investissement.